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Alegria de PioAlegria de Pio, décrit par Ernesto Che GuevaraIl ne nous restait de notre équipement de combat que le fusil, la cartouchière et quelques balles mouillées. Nos provisions de médicaments avaient disparues, nos sacs à dos étaient, pour la plupart, restés dans les mangroves. Nous avions marché pendant la nuit, la veille, sur le chemin qui bordait les cannaies de la raffinerie Niquero qui appartenait à Julio Lobo, à ce moment-là. Compte tenu de notre inexpérience, nous calmions notre faim et nous étanchions notre soif en mangeant de la canne sur le bord du chemin et nous laissions là la bagasse mais, de plus, les soldats n'avaient pas besoin d'une enquête indirecte, car notre guide, comme nous l'avons appris des années après, nous a trahis, il les a conduits jusqu'à nous. Nous l'avions laissé partir la nuit d'avant, commettant ainsi une erreur que nous devions répéter plusieurs fois au cours de la lutte, jusqu'à ce que nous ayons appris que les civils dont nous ne connaissons pas les antécédents, doivent toujours être surveillés quand on se trouve dans une zone dangereuse. Nous n'aurions jamais dû permettre à notre faux guide de s'en aller. A l'aube du 5, il y en avait bien peu qui pouvaient mettre un pied devant l'autre, les hommes étaient exténués, marchaient de petites distances et demandaient de longs repos. En conséquence, l'ordre a été donné à la troupe de faire halte au bord d'une cannaie, dans un petit bois clairsemé, relativement près de la vraie montagne. La plupart d'entre nous avons dormi ce matin-là. Des signes étranges ont commencé à se produire à la mi-journée, lorsque des avions Piper et d'autres types d'avionnettes militaires et privées ont commencé à tourner au-dessus des alentours. Certains d'entre nous, tranquillement, coupaient des cannes à sucre tandis que les avions passaient, et ce, sans penser qu'ils étaient bien visibles compte tenu du peu d'altitude et de la vitesse réduite à laquelle volaient les avions ennemis. Ma tâche à cette époque-là, comme médecin de la troupe, était de soigner les plaies des pieds. Je me souviens des derniers soins que je prodiguais ce jour-là. Le camarade s'appelait Humberto Lamothe et ce fut sa dernière journée. J'ai, gravée dans ma mémoire, son image d'homme fatigué et angoissé qui tenait à la main les chaussures qu'il ne pouvait se mettre, pendant qu'il allait du poste de soin de campagne à sa place. Le camarade Montané et moi, nous étions appuyés à un tronc d'arbre, en train de parler de nos enfants respectifs, nous mangions notre pauvre ration, un demi-chorizo et deux biscuits salés, quand un tir a retenti. Une fraction de seconde seulement s'est écoulée et une pluie de balles s'est abattue, ou pour le moins c'est ce qui est apparu à notre esprit angoissé pendant ce baptême du feu, sur le groupe de 82 hommes. Mon fusil n'était pas des meilleurs, délibérément, je l'avais demandé ainsi car j'étais dans un état déplorable après la longue crise d'asthme que j'avais dû supporter pendant toute la traversée et je ne voulais pas qu'une bonne arme se perde avec moi. Je ne sais pas à quel moment ni comment les choses se sont passées, les souvenirs s'estompent. Je me souviens que du milieu de cette pluie de balles, Almeida, qui était à ce moment-là capitaine, est venu près de moi pour demander quels étaient les ordres, mais il n'y avait plus personne pour les donner. Selon ce que j'ai pu apprendre ensuite, Fidel a essayé en vain de regrouper les hommes dans la cannaie proche, auquel on pouvait arriver en passant seulement d'une plantation à l'autre. La surprise avait été trop grande, les balles trop nombreuses. Almeida s'est de nouveau chargé de son groupe, et à ce moment-là un camarade a laissé, pratiquement à mes pieds, une caisse de balles, je le lui ai dit et l'homme m'a répondu, en faisant une tête dont je me souviens parfaitement à cause du degré d'angoisse qu'elle reflétait, quelque chose comme ce n'est pas le moment de s'occuper d'une caisse de balles et immédiatement il est rentré dans la plantation. C'est peut-être la première fois que je suis trouvé face au dilemme de choisir entre ma vocation médicale et mon devoir de soldat révolutionnaire. J'avais à mes pieds un sac à dos plein de médicaments et une caisse de balles, ensemble les deux représentaient un trop grand poids. J'ai pris la caisse de balles, et j'ai laissé le sac à dos et j'ai traversé la zone à découvert qui me séparait des cannes à sucre. Je me souviens parfaitement de Faustino Perez qui était à genou à l'orée du champ, tirant avec son pistolet-mitrailleur. Près de moi, un camarade qui s'appelle Arbentosa avançait vers la cannaie. Une rafale qui ne se distinguait pas des autres, nous a touché tous les deux. J'ai senti un fort coup dans la poitrine et une blessure au cou. Je me suis moi-même donné pour mort. Arbentosa qui rejetait du sang par le nez, la bouche et l'énorme blessure que lui avait faite une balle de 45, a crié quelque chose comme ils m'ont tué et il a commencé à tirer d'une manière folle car on ne voyait personne à ce moment-là. J'étais à terre, j'ai dit à Faustino : ils m'ont eu, en employant des mots plus crus. Faustino m'a lancé un regard au beau milieu de sa tâche et il m'a dit que ce n'était rien mais, dans ses yeux, on pouvait lire la condamnation à mort que ma blessure signifiait. Je suis resté couché par terre, j'ai tiré vers la montagne, poussé par l'élan obscur du blessé. Immédiatement, je me suis mis à penser à la meilleure manière de mourir à cet instant où tout semblait perdu. Je me suis souvenu d'un vieux conte de Jack London, dans lequel le personnage principal, appuyé sur un tronc d'arbre est sur le point de mettre fin à sa vie dans la dignité, alors qu'il se sait promis à mourir de froid dans les glaces de l'Alaska. C'est la seule image dont je me souvienne. Quelqu'un, à genou, criait qu'il fallait se rendre et on a entendu, à l'arrière une voix dont j'ai su après que c'était celle de Camilo Cienfuegos, qui lançait ici, personne ne se rend... et un mot grossier ensuite. Ponce s'est approché, agité, haletant, il présentait une blessure due à une balle qui, apparemment, lui avait traversé le poumon. Il m'a dit qu'il était blessé et je lui ai répondu, avec une grande indifférence, que moi aussi. Ponce a continué à se traîner vers la cannaie comme d'autres camarades qui étaient indemnes. Je suis resté seul un moment, allongé là, attendant la mort. Almeida est arrivé vers moi et m'a donné le courage de continuer. Malgré la douleur, je l'ai fait et nous avons pénétré dans le champ de canne. J'ai vu là un bon camarade, Raul Suarez, il avait le pouce détruit par une balle et Faustino Perez était en train de le lui bander près d'un tronc. Ensuite tout n'était que confusion au milieu du vol des avionnettes qui faisaient du rase-mottes, et tiraient à la mitrailleuse, semant encore plus la confusion au milieu de scènes à la fois dantesques et grotesques, comme celle d'un combattant corpulent qui voulait se cacher derrière une canne à sucre, et d'autres qui demandaient que l'on fasse silence au milieu du vacarme terrible des tirs sans que l'on sache bien pourquoi. Un groupe dirigé par Almeida et dans lequel se trouvait Ramiro Valdes, aujourd'hui commandant et à ce moment-là lieutenant, et les camarades Chao et Benitez s'est formé. Almeida en tête, nous avons franchi le dernier bas-côté de la cannaie pour arriver à une colline qui devait nous sauver. A ce moment-là, on entendait les premiers cris de feu dans la cannaie et des colonnes de fumée et de flammes s'élevaient. Bien que je ne puisse l'assurer, parce que je pensais plus à l'amertume de la défaite et à ma mort évidente, qu'à la tournure prise par la lutte, nous avons marché jusqu'à ce que la nuit nous en empêche et nous avons décidé de dormir tous ensemble, les uns collés aux autres, harcelés par les moustiques, terrassés par la faim et la soif. C'est ainsi que s'est passé notre baptême du feu, le 5 décembre 1956, près de Niquero. C'est ainsi qu'a commencé à se forger ce qui allait être l'Armée Rebelle. Alegria de Pio, les souvenirs d'Emilio ArbentosaIl était 6 heures du soir, nous n'avons pas eu le temps de réagir. Moi, par exemple, j'étais assis, avec mon sac à dos qui pesait plus lourd que moi, quand le premier tir a résonné. Je tire, je me lève, je me place derrière un arbre et je tire. Un camarade se sentait mal, j'ai crié, en levant la tête et été touché et rejeté en arrière. Du sang dans la bouche, j'étouffais, mais j'ai réussi à surmonter cela et j'ai continué à combattre. J'avais deux fusils parce que lorsque nous avons débarqué, des coups de feu sont partis. Nous pensions qu'il s'agissait de la Garde et nous nous sommes mis en position de combat. Mon fusil s'étant enrayé, je l'ai mis en bandoulière et demandé à Faustino une de ses deux carabines mexicaines. Fidel m'a recommandé d'en prendre soin avant de me la tendre. Nous avons tenté de résister mais avons reçu l'ordre de ne pas nous sacrifier et de nous retirer. Ce n'a pas été un retrait organisé, il commençait à faire nuit, nous faisions partie de l'avant-garde, nous avons résisté, nous avons eu des morts et des blessés. J'étais blessé mais nous avons pu nous défendre, malgré nos blessures. Je pensais, et je crois que nous pensions tous la même chose, que si les autres prenaient la position, ils allaient tous nous tuer. Au cours de cette fusillade, un enfer, le Che a été blessé. Une rafale similaire, je ne sais pas si c'était la même ou une autre, nous a touché tous les deux. J'ai vu que le Che était blessé, mais à cette époque, il était pour moi qu'un soldat parmi les autres. Il y avait des camarades qui connaissaient le Che qui avait un certain prestige, des camarades qui étaient avec lui depuis le début, au Mexique, à la Rosa quand il était chef du personnel, qui savaient quelle force de volonté il avait. Moi, j'ai connu le Che à Veracruz, lorsqu'on nous a pris en photo et demandé qui il fallait prévenir en cas de mort, et au cours de petits entraînements au tir. A Alegria de Pio il m'a vu tirer, en sang, selon ses carnets. Vient ensuite le retrait en petits groupes et les assassinats comme à la Moncada, même si certains prisonniers ont réussi à s'en sortir. Je n'ai pas été fait prisonnier. Dans un état grave, nous avions passé de nombreuses heures sans manger et j'avais perdu beaucoup de sang, j'ai réussi à briser l'encerclement. Il y a une anecdote que j'ai souvent racontée : Fidel était celui qui marchait le plus, le long de la file indienne, nous protégeant des agressions. Fidel, toujours préoccupé du moral de ses hommes, parlait avec eux. Une fois, il m'a demandé si ça allait et, après ma réponse affirmative, il m'a dit : Je vais te dire quelque chose, quant tu seras fatigué, à bout, tu pourras résister encore une semaine. Cela m'a été utile, j'ai eu besoin de presque une semaine pour arriver à Santiago de Cuba. Je pensais : Fidel me l'a dit, je tiens le coup, je tiens le coup. Lorsque je suis arrivé à Santiago, j'avais une infection galopante et des papillons noirs devant les yeux, je ne pouvais rien avaler mais je préférais qu'on me tue plutôt que de me retrouver prisonnier. Une fois dans ma famille, je suis entré en contact avec l'équipe de médecins du M-26-7. Heureusement, plusieurs camarades ont réussi à rejoindre Fidel à Cinco Palmas, ensuite sont venus les renforts de Santiago et l'appui des paysans cubains, qui a été fondamental. L'Armée Rebelle a obtenu sa première victoire, petite, contre la caserne de La Plata. Puis elle s'est affirmée, a grandi, au prix de grands sacrifices. | |||||||||||||||
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