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Gino Donè Paro
Gino Donè Paro est né le 18 mai 1924 dans la commune de Monastier, Vénétie, province de Trévise, au nord de la lagune vénitienne, près de Venise.
A 20 ans, école professionnelle terminée, Gino Donè rejoint les partisans vénitiens.
A l'embouchure du Piave, dans les marécages autour des plages de Caorle et de Jesolo, il fait passer les lignes allemandes aux pilotes anglais et australiens cachés par des paysans courageux.
La guerre est finie, l'Italie est en ruine et pourtant il n'y a pas de travail.
Gino quitte Passarella, près de San Donà de Piave, émigre sur le continent américain par le Canada.
En 1952, Gino travaille à La Havane comme technicien à la construction de la Grande Place Civique rebaptisée plus tard Place de la Révolution.
Il ferraille la statue de José Marti avant de manoeuvrer un bulldozer autour des ponts de la nouvelle route pour Trinidad.
Un soir ce bel italien blond se promène dans le jardin de la ville coloniale, il fait la connaissance d'une belle jeune cubaine.
Gino Donè se fiance avec Norma Turino Guerra de Trinidad, amie de la jeune révolutionnaire Aleida March future épouse du Che.
Ils se marient l'année suivante, Gino entre dans la famille d'un riche commerçant de tabac opposée à la dictature de Batista, membre du Parti Orthodoxe.
Le jeune couple adhère au M-26-7 peu après sa fondation.
Dans la maison de sa femme, Gino rencontre l'étudiant en médecine Faustino Perez qui lui demande d'aller au Mexique porter de l'aide et des informations à Fidel Castro.
La jeune Norma Donè regrette, Quel dommage d'être femme, j'irais de suite combattre avec lui.
Gino Donè embarque, sa veste abondamment doublée de dollars, pour son premier voyage entre La Havane et le Mexique.
Son passeport italien lui évite une bonne part des contrôles suspicieux.
Il rejoint facilement Mexico où l'attend Fidel.
Pendant que Juanita prépare le café, Gino, l'aîné de deux ans de Fidel Castro Ruz, livre les fonds, le courrier et les nouvelles de Cuba au jeune leader de la révolution naissante.
(Aujourd'hui Juanita Castro, la soeur de Fidel, vit à Miami et ne perd pas une occasion de déverser le torrent de haine qu'elle voue à son frère)
Faustino Perez a conté l'histoire de Gino à Fidel.
Les Cubains qui sont en train de se préparer à un débarquement armé à Cuba n'ont pas d'expérience du combat.
Les plus aguerris n'ont vécu que le catastrophique 26 juillet 1953 à Santiago de Cuba ou Bayamo.
Fidel est intéressé par cet italien qui a l'expérience du feu, des luttes partisanes.
Il est pourtant hésitant à engager un étranger dans son opération, il cherche à comprendre qui est cet aventurier venu d'Europe.
Fidel pose ses questions, il écoute les longues réponses dans un silence inhabituel de sa part.
La guerre en Italie, les Nazis, Mussolini ?
Donè l'observe, le trouve imposant, il ressemblait à un avocat au tribunal, il transmettait un sentiment de sécurité.
Malheureusement il ne m'a pas invité à dîner. Une malchance, Ernesto racontait que Fidel était un cuisinier fantastique.
Il faisait des spaghettis, au poisson et fruits de mer, légendaires.
Fidel l'interromp avec la question qui l'obsède : Tu penses que nous réussirons à renverser Batista ?
Gino a combattu avec les Américains et sait combien d'argent, combien de munitions et de quelles ressources ils disposent : Impossible.
Gino Donè se remémore avec un sourire malicieux, je n'avais pas le choix :
si je rentrais à la maison en ayant refusé d'aider Fidel Castro, Norma m'aurait jeté dehors.
Gino Donè est incorporé aux entraînements des expéditionnaires du Granma.
C'est la rencontre avec Che Guevara.
Nous avions les mêmes idées. Il m'importait peu qu'il soit athée et marxiste alors que j'avais grandi entouré de prêtres vénitiens.
Ma foi c'était aussi bien tempérée. Ce qui nous liait était la rébellion contre l'injustice et être du côté de celui qui ne savait pas se défendre.
Même si Castro donnait l'exemple et se serrait aussi la ceinture quand il mangeait ou fumait, Ernesto exagérait.
Une fois, nous sommes aller dîner dans une gargote où on pouvait manger pour quelques pesos dont le seul charme était la serveuse indienne.
Comptes faits, nous avions 12 pesos par personne, juste assez.
Le Che, Pichi le Dominicain et moi entrons, nous étions tous un peu amoureux de la belle indienne.
Ernesto reste en arrière et va passer la commande au bar près d'une vieille femme et ses deux enfants.
Nous voyons la femme partir avec des bols pleins et le Che de venir s'attabler avec un grand sourire et nous déclarer : ce soir je n'ai pas d'appétit.
Il avait dépensé jusqu'à ses derniers sous pour la mendiante.
Le sang m'est monté à la tête : la ville est pleine de pauvres !
Nous ne pouvons pas tous les nourrire et tu es trop important pour nous !
Impossible de commencer la révolution si tu ne tiens pas debout !
Pichi calmera les esprits en divisant nos deux parts par trois.
Ernesto, sa bouche en coeur qui désarme : lorsque je vois la faim dans les yeux des autres, je la vois.
Comprends que je dois vite faire quelque chose, même vider mes poches de mes dernières piécettes.
Donè est astreint aux entraînements et aux exercices de tirs, sous la houlette du vieil officier, grassouillet et un peu lent, le colonel Alberto Bayo, mère cubaine, père espagnol.
Il avait perdu un oeil en se battant contre les Franquistes.
Il nous a racontés plus d'une fois que Franco était son commandant lorsqu'ils allaient à la chasse aux rebelles dans le Rif marocain.
Alberto Bayo avait enseigné les techniques de la guérilla à l'Ecole Militaire de Salamanca.
Très bon dans les théories, il n'était pas vraiment à jour sur les ruses que la seconde guerre mondiale nous avait enseigné.
Je laissais mes pensées errer pendant ses leçons où les exercices pratiques pas loin de Santa Rosa, sur une colline qui dominait la ville.
Fusils à lunette en main, Bayo donnait des points en comptant les trous dans la cible.
Castro était un très bon tireur même si les cibles immobiles ne le fascinaient pas, il préférait tirer les dindons.
Donè est renvoyés à Cuba. Il revient au Mexique avec tous les dollars disponibles au sein de l'organisation en septembre 1956.
Fidel est en cours d'achat du Granma quand l'argent arrive de La Havane.
Les fonds servent pour une infinité de choses, les chaussures, par exemple.
Si Ernesto me répétait vouloir visiter Bologne pour l'école de médecine, Castro appréciait de l'Italie le bon goût et la précision des artisans.
Il a voulu que les chaussures de l'expédition soit faites par un cordonnier italien, sur mesure.
J'ai échangé quelques mots avec l'homme, minuscule, silencieux et ennuyé de ma curiosité, qui s'échinait sur mes pieds et gardait les yeux baissés.
Les chaussures ont été bonnes, juste les talons avec leurs clous, nous ont valu bien des ennuis.
Fin novembre 1956, 82 patriotes sont sur le célèbre Granma quand il quitte définitivement Tuxpan.
Sur le Granma, dans la tempête, l'histoire de Gino est égale à l'histoire de tous.
Il souffre juste un peu moins du mal de mer que les autres. Il est habitué à naviguer.
La faim reste la même. Après deux jours, l'eau douce et les fruits sont épuisés.
Il ne reste que quelques cacahouètes et autres fruits secs, cent heures de rien.
Sur le bateau, Gino est lieutenant du troisième peloton commandé par le capitaine Raúl Casto, frère de Fidel.
Gino est incorporé au groupe des promoteurs de l'expédition du Granma.
Lorsqu’il s'enfonce dans la boue de la lagune où le Granma s'est envasé peu après les quatre heure trente du matin, le dimanche 2 décembre 1956, Donè n'est pas mécontent.
Il a appris, en face des Nazis, à se mouvoir dans les marécages mais il ignore les spécificités de la mangrove.
Il y a les racine qui accrochent les chaussures, les épines qui arrachent l'uniforme vert olive passé peu avant de débarquer et les morsures des crabes.
Après quatre heures de marche dans la mangrove sous des tirs d'avions, fusils et canons de Batista et cinq heures de marche forcée sur la terre ferme, arrive l'ordre de se reposer.
Nous étions épuisés, confus d'être arrivés au mauvais endroit à la mauvaise heure où personne ne nous attendait.
Le rendez-vous était 48 heures avant à plusieurs kilomètres de là.
Il manque beaucoup d'hommes à l'heure de l'appelle et particulièrement Ernesto.
Fidel s'adresse à Gino Donè : Vas le chercher mais ne perds pas de temps, fais en sorte de revenir au plus vite.
Dès cet instant le récit de Gino s'écarte sensiblement de l'histoire officielle de Cuba.
Avec un de mes hommes, Luis, nous retournons vers la lagune.
Je ne sais pas où nous avons trouvé la force, épuisés par la faim, la fatigue, les jours passés en plein vent sur la Granma, serrés comme des sardines, sous la pluie et dans une mer démontée.
Nous progressions le plus silencieusement possible, deux kilomètres, peut-être trois, dans la direction d'où venaient nos poursuivants.
Voilà Guevara, il avançait en traînant les pieds, la tête basse, fusil et lance-grenades sur les épaules.
Toujours très pâle, dès qu'il nous voit, il change de couleur et devient encore plus pâle.
Il sourit et je le confesse : de bonheur, je l'aurais embrassé mais nous sommes en guerre et les abandons ne sont pas admis.
Courage, nous t'attendons, les hommes campent, tu peux te reposer. Non, me répond-t-il, allez-y, je me débrouille tout seul.
Au moment où je saisis son fusil pour le soulager, il se fâche : le fusil je le tiens !
Je lui prends le lance-grenades et le confie à Luis.
C'est là qu'Ernesto est pris d'une crise d'asthme.
Norma, ma femme, souffrait d'asthme, elle m'avait enseigné comment soulager.
Je le prie de se mettre à genoux et lui masse les épaules et le cou, de haut en bas, lentement.
Ernesto soupire : merci, tu peux cesser, mais il ne se rebelle pas que je continue.
Je ne sais pas combien de temps est passé, une demi-heure peut-être.
Je lui mets un bras autour des épaules et nous nous mettons en marche. Nous remontons vers le campement.
Je m'arrête au peloton d'arrière-garde en ordonnant à Luis d'accompagner Ernesto auprès de Fidel.
L'histoire officielle cubaine raconte, plus ou moins, la même aventure mais remplace Gino Donè par Luis Crespo, peut-être l'homme qui a accompagné le lieutenant italien à la recherche du Che.
L'explication est peut-être dans le fait que Crespo continue à marcher aux côtés de Fidel jusqu'à La Havane, pendant que Gino Donè allait s'évaporer, tel un fantôme, ne laissant que quelques traces diffuses, jusqu'au 40 ans du débarquement du Granma.
Desaparecido, disparu, est écrit en face de son nom dans un livret cubain trouvé à l'étalage dans une rue proche de la cathédrale de La Havane, mais n'allons pas trop vite.
Le 5 décembre 1956, à Alegría de Pío aux pieds de la Sierra Maestra, Gino Donè voit une dernière fois l'ami de longues nuits de discutions au Mexique.
Ernesto Guevara soignait les blessures aux pieds des hommes qui avait longuement marché dans la boue et la pierraille.
Il a le sourire, comme pour dire : jusqu'ici nous l'avons fait.
Je lui explique que mes hommes ne peuvent plus marcher, les clous de leurs chaussures les ayant blessés aux talons.
Je lui demande s’il peut faire quelque chose. Il me répond, bandes et alcool en main, que dès qu'il aura fini avec ceux-ci, il les envoie chercher.
A peine assis avec mes hommes, dans l'ombre pâle de la canne de sucre, à cent mètres de là, l'enfer se déchaîne.
C'est un déluge de feu. Nous cherchons à nous cacher entre les cannes, mais de petits avions volent en rase-mottes et guident la chasse de nos poursuivants en nous mitraillant.
Gino Donè entrevoit une dernière fois Che Guevara, blessé au cou, qui se traîne de l'autre côté du chemin, ils ne se verront plus.
Donè prend la direction de la montagne avec ses hommes.
Sept rebelles commandés par Josè Smith Comas se joignent à son peloton.
Un jeune étudiant de La Havane qui venait d'une université des Etats-Unis.
Fidel lui avait confié le drapeau du Mouvement. Sympathique, décidé, mais effrayé par l'embuscade, il m'explique qu'il veut aller vers la mer où il sera plus facile de s'échapper.
C'est devenu une obsession pour lui, après deux jours nous nous sommes séparés.
Avec mes hommes j'ai continué dans les collines, il s'est replié vers la plage.
Avant de nous quitter, il m'a confié le drapeau : s'il m'arrive quelque chose portes le à Fidel.
Je ne la voulais pas, il a insisté.
Les hommes qui nous donnaient la chasse les attendaient sur la côte.
Ils les ont pris et les ont fusillés, pas tout de suite, après de longues tortures.
Je n'ai jamais revu Castro, j'ai confié le drapeau à des paysans, des nôtres qui nous ont cachés.
J'ai appris plus tard que le drapeau était retourné aux mains de Fidel.
Quelques jours avant Noël 1956, Gino est à Santa Clara, dans le centre de l'île, bien loin de la Sierra Maestra.
Dans la maison d'un dentiste il rencontre une belle jeune fille, une vielle connaissance.
Il doit la préparer et la guider dans son baptême de feu.
Ils se promènent et s'embrassent comme des fiancés devant le palais municipal.
Aleida, Aleida March, cache une bombe à main dans son sac.
Elle la passe à Donè, mais Donè renonce. Les explications d'Aleida et de Gino sont bien différentes.
Il y avait trop de lumière, raconte aujourd'hui Aleida.
Selon Donè, dodelinant de la tête : ça sentait le piège, elle était surveillée par des sbires de Batista.
Gino, la police à sa poursuite, disparaît.
C'est en matelot d'un bateau enregistré à Trinidad qui débarque à New York en 1958.
Le nouveau consul cubain de New York lui aurait refusé le visa pour rejoindre La Havane, début 1959.
Comment pouvait-il avoir confiance en moi si je lui disais être un des expéditionnaires du Granma ? J'aurais juste passé pour un vantard.
En 1960 Gino habite aux Etats-Unis, en Floride, il est citoyen américain.
Pas loin d'un demi-siècle passe, Gino Donè n'est plus qu'un nom dans de rares livres d'histoire.
En 1995, à la Foire Touristique de Varadero, le commandant Jesús Sérgio Montané Oropésa, Moncadiste et expéditionnaire du Granma, ami et d'assistant de Fidel, échange quelques mots avec Gianfranco Ginestri, un journaliste italien qui en reste ébahi.
Je connais bien un de vos compatriotes, Gino Donè.
C'était le plus adulte, le plus sérieux, le plus discipliné des hommes qui étaient sur le Granma.
Après la victoire il n'a jamais cherché de privilèges.
Il a préféré devenir, ou plutôt rester, un bourlingueur, de temps en temps nous nous téléphonons et nous sous voyons à Cuba.
En 1996, à l'occasion des célébrations du 40ème anniversaire du débarquement du Granma, Gino est bel et bien à Cuba.
Il est l'hôte de son ami Jesùs, rien de moins que l'un des plus hauts dignitaires cubains, déjà membre de l'Etat Major du Granma.
1998, Fort Lauderdale en Floride, un vieil homme vif au regard bleu, abrité sous un chapeau de cow-boy, ramasse une dent de requin dans le sable.
Il lève la tête et regarde vers les nuages, menaces d'une pluie tiède de l'été tropical.
Ce visage hemingwayen n'est pas celui d'un retraité comme tant d'autres dans cette région, c'est le visage d'un fantôme, il s'appelle Gino Donè.
Eté 2003, sans enfants et divorcés deux fois, de la Cubaine Norma Donè Turino et d'une mystérieuse Portoricaine prénommée Antonia,
Gino débarque en Italie, à Noventa di Piave en Vénétie, pour venir habiter dans la maison de sa présumée nièce Silvana.
Le premier mai 2004, Gino Donè est à Cuba, cette fois avec Arsenio García Dávila, qui fut Président des Tribunaux Révolutionnaires, fondateur, dirigeant de la redoutable Police Nationale Révolutionnaire entre autres.
Il est décoré avant de s'en retourner fêter ses 80 ans à Venise.
Gino, Gino Donè pour les Italiens, les Américains, Gino Donè Paro pour les Cubains qui ajoutent systématiquement de nom de jeune fille de la mère, digne héritier spirituel des Beatniks des années 50 ou barbouze de choc de Castro aux States ?
Volubile et si mystérieux Gino, bien assez mystérieux pour en devenir fascinant.
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