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Universo Sanchez Alvarez
Quand Universo Sánchez, futur commandant de l’Armée Rebelle, un confident de Fidel Castro, a vu la première fois le Granma amarré le long de la berge du Tuxpan,
il a timidement demandé : quand obtiendrons-nous au vrai bateau ? Un bateau de mer ?
Le 23 novembre 1956, la date du départ est fixée.
Les différents groupes doivent converger discrètement vers Tamaulipas, dans le district de Veracruz, des campements et centres d'entraînement dispersés sur tout le territoire mexicain.
Sauf quelques responsables chargés du transport des armes et de la conduite des hommes, personne ne connaît le but de ces déplacements.
La surveillance de la police mexicaine et des agents cubains représente un danger permanent, le filet se resserrait autour des rebelles cubains en exile.
La rapidité et la discrétion sont devenus les éléments essentiels pour ne pas perdre ce qui avait coûté tant d'efforts et de sacrifices.
Dans la soirée du 24 novembre, une nuit sombre et pluvieuse, tous convergent, par petits groupes, vers Tuxpan.
Beaucoup doivent traverser la rivière sur les petites barques que de calmes rameurs louent et conduisent avec une lenteur désespérante.
Ils sont juste un peu surpris de ce soudain et inexplicable afflux de voyageurs étrangers qui achètent généreusement collaboration et discrétion.
Les hommes convergent par les différentes rues, plongées dans l'obscurité, vers le point de rendez-vous.
Ils n'ont plus le moindre doute de la signification de cette rencontre.
Personne ne pose de question, personne ne parle, le silence du milieu de la nuit est juste troublé par les chiens du voisinage inquiets de toutes ces fébriles activités.
Des ombres glissent vers la rivière et vice versa, les armes sont chargées sur un petit bateau que quelques reflets de lumières lointaines laissent deviner, le Granma.
Une seule crainte parcourt les rangs : ne pas avoir sa place à bord.
L'embarquement commence, tous ne sont pas encore arrivés.
Nous sommes le 25 novembre 1956, il faut partir.
Le Granma, tous feux éteints, le seul moteur fonctionnel au ralenti, s'éloigne de la berge.
Au milieu des hommes entassés sur chaque centimètre du bateau, le timonier cherche le centre du vaste estuaire que forme le Tuxpan vers son embouchure.
Sur tribord la ville dort.
Un peu plus d'une heure a passée, le bateau entre dans le golfe du Mexique.
Comme convenu d'avance, à l'unisson, un murmure s'élève, enfle : l'hymne national.
Des péripéties de ce voyage où chaque minute est une ligne de l'Histoire, un souvenir, entre tous, marque encore, 50 ans plus tard, les quelques survivants.
Le 30 novembre, notre récepteur capte quelques grésillements : Santiago de Cuba, la Gare Navale et le Quartier général de la Police ont été attaqués.
Tiroteo est dans les rues, Guantánamo est paralysée, vague de sabotages à Matanzas, Las Villas,...
Les hommes sont persuadés que Cuba les attend, que tout se passe au mieux, ils ont pourtant deux jours de retard sur l'horaire, l'aviation et la marine gouvernementales les traquent, Celia Sanchez, qui les attend, désespère.
A Santiago la poignée d'hommes dirigée par Frank País et Pepito Tey va rapidement céder sous le nombre, Pepito aura rejoint les Martyrs de la Révolution.
Guantánamo est totalement paralysé mais la situation sera vite et brutalement rétablie.
Otto Parellada et Tony Alomá sont parmi les premiers héros qui tombaient face aux forces de Batista.
Le débarquement était prévu, selon toute vraisemblance, sur une plage très proche de Niquero.
A l'horizon se dessinent déjà les premières lueurs de l'aube, personne ne connaît la position exacte du Granma, Fidel donne l'ordre de se diriger droit sur là côte qui s'esquisse au loin.
Le bateau échoue dans la pénombre de la mangrove, il n'y a plus de temps à perdre, le capitaine Smith se jette à l'eau à la tête de son groupe de l'avant-garde.
Le reste de la troupe suit, plus ils avancent, plus ils s'enfoncent dans la boue et l'eau de plus en plus profonde.
La mangrove attaque et blesse à travers les uniformes, à travers les chaussures.
Au-delà de la broussaille, l'eau, tout le monde craint avoir abordé un îlot boueux mais il faut avancer, espérer.
Après plusieurs heures d'efforts interminables à se débattre dans le marécage les hommes atteignent la terre ferme.
Quelques compagnons ont été extirpés de cet enfer par des bras plus forts.
Ils se jettent dans l'herbe abondante, fatigués, affamés, presque totalement couverts de boue : ils sont sur le sol de la patrie.
Déjà les premiers indices de présence humaine, un éclaireur grimpé dans un arbre découvre, au loin, une petite maison.
Le propriétaire, Angel Pérez, alarmé par quelques hommes de tête vient au devant de la petite troupe.
Fidel lui explique en quelques mots et Angel d'offrir tout ce qu'il possède, quelques aliments.
Les premiers prennent l'eau, certains commencent à nettoyer la boue de leur uniforme vert olive, d'autres nettoient leur arme, la famille court après une poule, après un coq.
Manioc est miel sont au menu, les plus faibles auront droit à un peu de poulet.
Il manque encore beaucoup de compagnons.
Au loin des bruits de tirs se font déjà entendre, des bruits sourds explosions semblent provenir de la direction où le Granma a été abandonné.
Infanterie ou Marine, personne n'en sait rien, est sur leurs traces.
Huit hommes sont encore manquants mais il faut se remettre en marche, très vite, vers les montagnes, dans la Sierra il sera toujours temps de se reposer.
Toute la journée du 2, le 3, la colonne avance, sans manger, le 4, quelques charbonniers s'enfuient en voyant arriver la petite troupe de rebelles enfin complètement reconstituée.
Le 5, après avoir marché toute la nuit, les hommes doivent absolument se reposer, plus personne n'est capable de progresser.
Les éclaireurs ont réussi à se procurer un peu de chorizo et quelques biscuits partagés en une maigre ration.
Vers les quatre, cinq heure de l'après-midi, plus très loin de la remise en marche de la colonne, on parle fort, on plaisante, l'ambiance est détendue.
En quelques secondes l'enfer se déchaîne ; les balles sifflent dans tous les sens, le champ de canne à sucre est en feu.
Entre le claquement des armes et les cris, les hommes tentent vainement de percevoir un ordre de leur commandement.
C'est la catastrophe d'Alegria de Pío, Joie de Pio, l'histoire a parfois un humour très britannique.
Le Che raconte cet épisode longuement dans Verde Olivo mais les souvenirs de Faustino Perez on le charme des souvenirs livrés en fin de soirée :
Je l'ai vu tomber [le Che] à mes côtés, avec une blessure au cou.
J'ai essayé de lui rendre ses esprits, mais ai pensé qu'il mourait.
Ponce c'est approché de moi blessé au côté, je lui dis de se cacher.
Je tombe vite sur Arbentosa aussi blessé au cou avant que Raulito Suárez coure jusqu'à moi en me brandissant une poupée sanglante pendue au bout de son bras, sa main.
Je n'oublierais jamais le son de sa voix quand il m'a demandé si je pouvais faire quelque chose.
J'ai improvisé un bandage avec son mouchoir et le mien et j'ai presque dû l'obliger à se retirer.
Les flammes continuaient de s'approcher. J'ai essayé d'aller récupérer mon sac à dos mais le feu était déjà trop près.
C'est à ce moment que j'ai aussi pris la fuite.
Je ne voyais personne près de moi, sans Fidel, sans aucun compagnon qui m'entourait, je ne pensais qu'à me sauver.
J'ai couru dans la direction contraire de la canne qui brûlait.
J'ai pensé à beaucoup de choses différentes.
Pour moi c'était la fin, l'échec, tout était à recommencer une fois de plus.
J'ai couru pendant plus de une heure, en ces moments dramatiques, ma famille était revenue dans mon esprit.
Après une longue course, seul, je me suis laissé tombé à terre pour me reposer.
Le désespoir m'envahissait quand j'ai entendu une voix familière et respectée : médecin ?
C’était Fidel Castro accompagné d'Universo Sánchez.
Fidel s'enquiert d'éventuelles nouvelles d'autres compagnons.
Il ne se fait guerre d'illusions sur leur sort, les tenant majoritairement pour mort.
Fidel est conscient que de la situation catastrophique mais il n'est pas homme à renoncer : où est le risque quand tout est perdu ?
Ils se mettent en marche en direction de la Sierra Maestra, prudemment, à couvert, dans un silence absolu.
Universo Sanchez Alvarez, qui c'est fait prendre au débotté à Alegria de Pio, progresse pieds nus, en sang.
Avec de la paille de canne à sucre, ils improvisent des chaussures.
Au matin suivant, sur une colline, après avoir examiné la direction à suivre, le petit groupe se rend compte qu'il a tourné en rond.
C'est d'extrême justesse qu'ils se jettent à couvert et ne sont pas repérés par un avion qui quadrille la zone.
Toute la journée les avions vont passer et repasser au-dessus des quelques hommes qui parviennent pourtant à progresser vers le seul refuge possible, la Sierra.
Dans le lointain des tirs raisonnent.
Nous nous nourrissions de jus de canne. Universo était le plus adroit à la couper, sans couteau, et le faisait pour les trois.
Il prétendait que Fidel et moi [Faustino Perez] faisions beaucoup trop de bruit en la coupant avec les dents.
Quand nous nous demandions quand nous pourrions sortir de là, Universo répondait en plaisantant : ici seul les macheteros [coupeurs de canne] vont nous trouver.
Nous avons passé cinq ou six jours, ma mémoire n'est plus très précise, dans cette cannerai, avant de reprendre prudemment notre progression.
En fin d'un après-midi, nous avons trouvé un buisson de bananier et, caché dans un trou, nous nous sommes gavés.
Ceci a été une erreur parce que cela nous a assoiffés et nous n'avions pas d'eau.
Cette nuit nous continuons à marcher, nous entendons des chiens et depuis une colline nous apercevons une maison.
En nous approchant nous entendons les conversations.
Après avoir observé la maison toute la journée, Fidel m'a ordonné de m'y rendre à la recherche d'aliments.
La famille campagnarde m'a reçu terrorisée. Ils vont tous vous tuer m'assurent-ils en me présentant un tracte lâché par un avion qui donnait une liste de compagnons qui ont été tués ou se sont rendus.
En réalité les redditions ont été l'exception, la majorité a été capturée, épuisée, à bout de munition.
Fidel et ses deux compagnons prennent une première mesure de l'étendue du désastre.
Devant la liste des compagnons morts, presque tous abattus après leur capture, l'abattement effleure le petit groupe.
Un peu tranquillisés, les paysans préparent du porc et du riz pour les fuyards.
Universo Sanchez rempli une cantine de restes qui les nourriront le jour suivant.
La progression reprend, de fermette isolée en cabane perdue où ils trouvent gîte et couvert.
Dans notre marche nous trouvons d'autres maisons campagnardes où on nous a donné des aliments.
Une nuit nous arrivons à un lieu où un jeunot demande à Universo où est sa casquette, pour l'identifier.
Il l'a perdue. Et tes bottes ? Universo a expliqué à l'enfant méfiant jusqu'à que j'arrive et qu'il s'exclame en voyant les miennes :
Vous êtes des nôtres. Vous êtes de ceux de Fidel Castro !
Ils sont chez les frères Tejeda qui seront bientôt incorporés à l'Armée Rebelle.
Ils préparent immédiatement à manger et informent Castro du passage d'un petit groupe mené par un certain Guillermo García.
A partir de là, déjà qu'ils ne manquaient plus de ravitaillement, le problème des guides sera résolu.
En fin de cette nuit, ils font halte dans une autre maisonnette, ravitaillés en poulet et bananes frites, avant de poursuivre jusqu'à la propriété d'Eutiquio Naranjo.
Le jour suivant, ils aperçoivent un homme errant haletant dans la forêt avec une grande assiette en main.
Ils décident de l'interpeller ; c'est le père du futur commandant Guillermo García qui cherchait à ravitailler d'éventuels rebelles sur la route de la Sierra.
Il regardait Fidel, appelé de son deuxième prénom, Alejandro, par ses deux compagnons, avec admiration.
Le vieil homme ne savait pas lire mais avoua collectionner les articles sur Fidel que ses fils lisaient et de comparer Castro à Maceo.
Fidel n'hésite pas à le corriger : Nous appartenons à un dessin plus grand encore.
C'est ce même après-midi que les trois hommes rencontrent pour la première fois Guillermo García.
A la nuit, Eutiquio nous a conduit vers un ruisselet où nous attendait le repas et au milieu d'une vingtaine de jeunes campagnards réunis pour manifester leurs désirs de nous aider.
Malheureusement, il n'était pas possible de les incorporer à ce moment.
Après un ou deux jours dans cette zone, nous avons entrepris une longue randonnée qui a durée une nuit complète, accompagnés par Guillermo García et Ignacio Pérez, le fils de Crescencio qui tombera à Jiguaní avec le grade de capitaine.
Nous avons traversé la route qui relie Pilón à Media Luna et sommes parvenus à la propriété de Mongo Pérez, le frère de Crescencio, à Purial de Vicana.
Là nous avons campé plusieurs jours.
Mongo est arrivé le lendemain avec de grandes nouvelles et deux bières pour les arrosées : à quelque 2 kilomètres du là, dans la propriété de Cardero, se trouvait Raúl avec un groupe de compagnons.
La rencontre avec Raúl a été inoubliable, avec lui se trouvaient Ciro, Efigenio, René.
Un ou deux jours après arrivèrent aussi Camilo, le Che, Almeida, Calixto et d'autres.
L'Armée Rebelle naissait.
Le 25 décembre 1956, ces quelques hommes, qu'une confiance absolue dans la Révolution et leur invincibilité animaient désormais, reprenaient le chemin vers la Sierra Maestra.
En deux ans ils vont devenir la troupe aguerrie de guérilleros qui prend le pouvoir à Cuba.
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